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23.10.2005

Le Mont Cameroun Bar: L´autre écurie des créateurs du Makossa 

Le point de chute des noceurs 60 et 70 à Douala dans les années, survit aux mutations de la ville.
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Comme pour rappeler aux fêtards la fin d’une longue nuit, c’est au milieu de la chaussée qu’un coq du coin choisit de faire entendre son splendide cocorico. Inutile de jeter un coup d’œil à sa montre, il est clair que la nuit passe le témoin au jour qui se lève. Malgré tout, à «Mont Cameroun bar plus», désormais situé au coeur du quartier Bali, on peut encore entendre les dernières sonorités tropicales des rythmes ivoiriens, camerounais et congolais. Bien que ivres de fatigue, les «viveurs inconditionnels» de «Mont Cameroun bar plus», agglutinés à intérieur et à l’extérieur de la boîte, éprouvent toutes les difficultés à quitter cet établissement où la bière coule à flots 24h/24. Toute la nuit dernière, il les a bercés de toute la violence de son vacarme et des folles sensations d’une vie sans soucis. Devenu un exercice quotidien, le gérant est obligé de faire preuve de beaucoup de diplomatie pour faire partir ses «sponsors» de nuit, sans toutefois les choquer.

Ce cliché de «Mont Cameroun bar plus» se reproduit ainsi tout au long de la semaine, à l’exception du lundi, jour de grand repos pour le personnel et les clients. Mais quand arrive le week-end, c’est la grande effervescence, et cela depuis 1992, date à laquelle ce bar s’est fait une nouvelle naissance dans cet autre côté du quartier Bali, à Douala. C’est par centaines que les noceurs, des quatre coins de la ville, tous les statuts confondus, viennent y croquer la vie à belles dents jusqu’à l’aube. Le «Mont Cameroun plus» est lui-même né des cendres d’un autre bar qui, dans les années 60 et 70, portait majestueusement le nom “Mont Cameroun bar”, sis au boulevard de la République, plus précisément, à la frontière des quartiers Akwa et Bali. En dépit de la multitude de bars qui pullulent dans la métropole économique, Douala, «Mont Cameroun bar plus» compte parmi les bars «hot». Toutes les cinq minutes, quatre à cinq motos-taxis et deux à trois véhicules y déposent hommes et femmes.

Nom mythique
Ce coin du quartier Bali, où se sont développées à une vitesse vertigineuse de nombreuses activités, ne ferme nullement l’œil et tient sa réputation d’un ancien débit de boissons du même nom. «Nous étions les tout derniers gérants de l’ancien Mont Cameroun. C’est en 1998 que nous sommes partis de l’ancien emplacement, à la suite d’un déguerpissement abusif», se souvient, mélancolique, Eutrope Tachagam qui, en compagnie de son acolyte Michel Ngamako, a tenu à assurer la survie du label «Mont Cameroun bar». Pour lui, «le bar avait une réputation telle qu’il fallait conserver ce nom mythique. Il est des noms comme celui-là, qui rappellent bien des époques précises dans la ville de Douala. C’est donc pour ne pas perdre la face que nous avons baptisé la nouvelle structure Mont Cameroun plus. Il était surtout question pour nous d’ouvrir à la clientèle ces ambiances d’antan». Si personne ne peut dire avec exactitude aujourd’hui qui en était le tout premier gérant, tout le monde s’accorde tout de même à reconnaître que c’est dans la deuxième moitié des années 60 que «Mont Cameroun bar» voit le jour à Douala et, comme par enchantement, il enflamme les populations de cette époque.

Perché au dessus d’une colline, à la frontière de deux quartiers phares de Douala, à savoir Akwa et Bali sur le Boulevard de la République, «Mont Cameroun bar» était un des sanctuaires des virées nocturnes des habitants de la ville. «Il ne pouvait pas avoir meilleur nom que celui-là. Il fallait choisir quelque chose de significatif. A cette époque, la ville connaissait de nombreux bars, dont la majorité était concentrée à Akwa et qui faisaient en même temps la fierté de ce quartier. Le nom mont Cameroun n’était pas du hasard, à l’image de la plus haute montagne du pays, le bar de Bali devrait être aussi le plus dominant en terme d’ambiance dans la ville», explique Manga Dia. Agé de près de 80 ans, il est chef de la famille propriétaire du terrain sur lequel avait été bâti le bar. Autrefois maison familiale, c’est d’ailleurs lui qui va faciliter l’arrivée en ces lieux du tout premier gérant. «Ca date de longtemps, je ne me souviens plus de grand-chose, encore moins du nom de ce gérant», ajoute-t-il.

Valeur ajoutée

Selon quelques témoignages, contrairement à Akwa, quartier populaire qui comptait à cette époque un nombre impressionnant de bars et dont la renommée atteignait parfois les autres métropoles camerounaises, à Bali, un seul bar faisait du tabac. Alors, comment comprendre que «Mont Cameroun bar» ait pu se faire une place au soleil dans ce championnat de bars si serré? En plus de sa discothèque, «Mont Cameroun bar» va gagner en popularité grâce à la présence très remarquée des orchestres de musique. Un des premiers groupes musicaux à avoir évolué sur ce bord du boulevard de la République où s’élève aujourd’hui une gigantesque maison à étage, c’est l’Uvoco-Jazz. Entendez: Union des voix côtières, que dirigeaient Nellé Eyoum et Richard Epée Mbandé affectueusement appelé Epée d’or. Deux figures emblématiques de la musique camerounaise. Et surtout deux fugures de proue du Makossa. Tous les soirs, accompagnés de quelques virtuoses de la musique dont Ebanda Manfred, Valéry Lobé et Calvin Nséké. ils avaient réussi à fidéliser un public devenu traditionnel et inconditionnel.

«Mont Cameroun bar» était un espace de près de 200m2. Son emplacement, en bordure de route, était un atout. Le public variait en fonction des évènements dans la ville. «Les jours de fêtes traditionnelles, à l’exemple du Ngondo ou de toute autre fête nationale, il fallait arriver tôt pour espérer avoir une place même débout. A ces occasions-là, sous la pression des populations, les gérants étaient obligés d’accueillir la clientèle beaucoup plus tôt que 20 heures, l’heure d’ouverture habituelle, pour des virées non stop jusqu’au petit matin», se rappelle Raymond Doumbé, autrefois «abonné» de ce lieu resté célèbre. «Il arrivait des jours où le podium des musiciens était envahi par les clients faute de place. On était obligé de jouer serré, notre seule motivation dans ces conditions venaient des clients dont on pouvait lire sur les visages la joie de s’amuser», se souvient François Missé Ngoh, un des derniers artistes à avoir enflammé les soirées à «Mont Cameroun bar».

La fin des années 60 est dominée par la légende de Oryx de Douala, du canton Bali, tout premier club camerounais champion d’Afrique des clubs champions. Ses joueurs, dont le regretté Mbappé Lépé, sont de véritables stars. Ces surdoués du ballon rond faisaient courir des foules même en dehors des stades de football. Habitués de «Mont Cameroun bar», leur présence attirait inéluctablement le public qui pouvait donc s’émerveiller de s’amuser à leurs cotés. «Autant Oryx faisait l’orgueil des Bellois, autant ce bar en faisait leur fierté. La rivalité entre Oryx, Caïman d’Akwa et Léopard de Deido était telle que à chaque victoire de l’Oryx, c’était la ruée dans le bar», explique le sexagénaire Jeannot Manga, habitant de Bali et «viveur» de l’époque.
C’était un bar majoritairement fréquenté par des jeunes dont la moyenne d’âge était de 25 ans. En quête d’identité, ils voulaient impérativement s’exprimer. Ils trouvaient en ce bar un terrain propice à l’épanouissement et d’autres sensations. Pour d’autres encore, c’était le lieu où l’on pouvait avoir quelques ragots sur la vie de la cité. C’était l’époque de l’Afro, les jeunes garçons gardaient long les cheveux. Ils mettaient les pantalons taille basse aux pattes d’éléphants, appartenaient à des clubs aux dénominations anglo-saxonnes: Smoking Blues, Beatles, etc. Chez les filles, des minis jupes appelées très affectueusement «Mini minor», du nom d’une marque automobile. Bref, «Mont Cameroun bar» était aussi un endroit pour exposer les vêtements à la mode.

Leadership

Avec un tel succès, «Mont Cameroun bar» ne sera pas à l’abri des convoitises de toute nature. Tout au long de son existence, le bar va plusieurs fois connaître des soubresauts. C’est ainsi qu’à cause des luttes de leadership, et suite à la mort tragique de Calvin Nséké, une de ses pièces maîtresses, poignardé en pleine prestation, l’orchestre Uvoco Jazz va prendre un sérieux coup qui conduira à sa dissolution. Nelle Eyoum dont la popularité va sans cesse grandissante, assisté de quelques anciens musiciens de la défunte Uvoco Jazz, va créer, en 1969, un autre orchestre baptisé «Los calvinos», en mémoire à Calvin Nséké, l’instrumentaliste. Le groupe «Los calvinos» va distiller aux noctambules du Makossa et interpréter des airs chauds latino-américains et congolais, lesquels, à cette époque, faisaient fureur dans la ville. Jusqu’en 1975, cet orchestre connaîtra beaucoup de succès au «Mont Cameroun bar». Quoique auréolé de succès, «Los calvinos», vole à son tour en éclats. Cette situation fera peser une sérieuse menace sur la réputation, et même la survie de «Mont Cameroun bar». Quelques artistes en herbe, évoluant dans de nombreux autres bars dancing à Douala, seront sollicités pour raviver le bar, véritable point focal pour les noceurs, mais rien n’ y fera.

C’est ainsi qu’arrive un nouveau gérant décidé à revaloriser les lieux. Il va porter son dévolu sur le jeune François Missé Ngoh, l’étoile montante du Makossa. «Jusqu’à cette date, je jouais tous les soirs à Davum bar, non loin de Mobil Bonakouamouang, quand j’ai été sollicité pour remonter Mont Cameroun bar. Pour le jeune artiste que j’étais, c’était une merveilleuse occasion de me faire connaître», reconnaît l’artiste. Ayant ainsi donné son aval, de nouveaux instruments sont achetés pour remplacer les vieux. Une fois de plus, «Mont Cameroun bar» qu’on croyait totalement mort va refaire surface. François Missé Ngoh dans ses prestations quotidiennes était entouré de quelques figures montantes de la musique à Douala. Il s’agit de Manfred Nyamlsi (bass), Esso Job (solo), Edouard Ebongué (batterie), Frédéric Komé Ngosso (chant), Gustave Ebelle (accompagnateur). «Ayant eu beaucoup de respect pour mes prédécesseurs, j’ai reconduit le nom de «Los calvinos» à l’orchestre dont j’étais chef», précise-t-il. Avant une nouvelle crise de leadership, qui va précipiter la mort de cet orchestre en 1979, avec le départ de François Missé Ngoh, «Mont Cameroun bar» a vécu des moments intenses.

Pendant près de douze ans, le bar mythique passe entre les mains de nombreux gérants, sans jamais pouvoir refaire son plein d’antan. En 1992 Michel Ngamako et son ami Eutrope Tachagam sont les nouveaux gérants de la boîte. «L’emplacement était impeccable pour une excellente affaire au moment où, avec la crise économique, les bars de ce genre étaient pourvoyeurs de recettes». A coups de millions de francs Cfa, les deux hommes vont remettre le “Mont” sur les rails. En lieu et place d’un orchestre, c’est des appareils de sonorisation de forte amplitude qui crachent de la musique. Le bar subit quelques réaménagements pour mieux accueillir ses clients et leur offrir un cadre beaucoup plus décent. Le projet semble bien mordre, jusqu’à ce jour du mois de mars 1998, quand sur décision de justice, le bâtiment abritant «Mont Cameroun bar» est totalement rasé, à la suite d’un litige foncier. Le titre foncier du terrain étant tour à tour passé dans les mains de plusieurs propriétaires. Face à cet imbroglio à l’issue incertaine, les derniers gérants du bar, déguerpis, vont s’installer à l’intérieur du quartier Bali sous le même nom, Mont Cameroun. Aujourd’hui, lorsqu’en empruntant un taxi, vous évoquez Mont Cameroun comme destination, c’est à raison qu’il vous rétorque: ancien ou nouveau?

Dippah Kayessé
Mutations
 

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