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07.12.2006

LE NGONDO : UN HERITAGE CULTUREL ET TRADITIONNEL 




























Ngondo. Dans J.Ihmann, nous lisons : Versammlung, Gerichtshof des Duala-Volks, heute : Volksfast. Soit, en anglais : Assembly, Tribunal of duala people, today : public festival. Ou en français : Assemblée, Tribunal du peuple duala aujourd’hui : fête populaire. C’est assez dire que l’institution, à travers les âges, a connu bien des évolutions. Des mutations inspirées, suscitées ou tout simplement impulsées par l’évolution, le contexte anthropologique, l’environnement institutionnel, la dialectique entre les forces qui s’affrontent sur l’échiquier politique. Mais, jamais d’inhibation par un sentiment d’impuissance et d’échec

Le Ngondo était, à l’origine, une fédération de lignages partageant des destins voisins, des croyances identiques, les mêmes mythes, les mêmes attitudes face aux problèmes des origines et de la destinée des hommes, de leur présence sur terre et du rôle de l’homme dans la création.

Une fédération de peuples querelleurs, jaloux de leur autonomie, fiers, hautains et arrogants, ayant compris, comme jadis les Grecs de l’Antiquité avec l’Assemblée amphictyonique, la nécessité de disposer d’un mécanisme de régulation sociale. Placée sous les auspices de leurs communs ancêtres pour dompter leurs ardeurs belliqueuses, canaliser leur énergie, assurer la paix et la sécurité, cette assemblée de patriciens s’accordait pour désigner, à tour de rôle, l’un d’entre eux, et lui conférer la lourde responsabilité de décider, souverainement et sans appel, sur toutes les affaires qui lui seront soumises, selon les us et coutumes de la fratrie et sous le regard de Nyambé, le dieu tutélaire et de aéropage des ancêtres éponymes.

Assemblée de peuples et d’individus égaux en droit sauf la règle de stricte observance, en ces sociétés patriarcales, de la primo géniture mâle du foyer principal en matière de dévolution - certes.

Mais aussi, tribunal fondant sa légitimité sur le socle commun des valeurs ancestrales qui sont : la fraternité, synonyme, ici, de charité ; l’amour du prochain ; la solidarité qui signifie partage ; l’équité, différente de la justice ; enfin, la quête du plus haut niveau de satisfaction générale, le ciment, l’éther qui permet à la société de maintenir sa cohésion et son équilibre.

A côté de la partie visible, esotérique, le Ngondo était aussi et, surtout, un instrument ésotérique des peuples qui le composaient. Une alchimie mentale ordonnancée selon une rituellie en sept séquences. L’appel aux mânes des ancêtres pour solliciter leur intercession, voire leur intervention spontanée ouvrait la voie à la cérémonie. Il était suivi de l’appel à Nyambé, Dieu unique, mais aussi divinité anthropomorphique dont il convient de se concilier les bonnes grâces par des offrandes afin d’éviter d’être la cible de son courroux, capable de récrimination comme le Dieu d’Abraham et de Moïse, sévère, colérique, brutal, tantôt affable et tantôt irascible et grincheux. Objet de rites propitiatoires accompagnés d’offrandes et suivi de longs moments de silence pour recueillir, en retour, les énergies généreusement dispensées, Nyambe permettait ensuite le passage au rite de d’expurgation et de purification. Assurant le passage d’une période (le passé) à une autre (l’avenir), celui-ci symbolisait non seulement la passerelle entre générations, mais aussi, la transition entre le vécu et l’avenir ; il représentait le moment fatidique où tous les différends étaient vidés : où tout le monde, individus, familles, lignages, devant quitter le lieu des cérémonies indemne de toute querelle et débarrassé des problèmes pendants qui n’ont pu trouver de solutions, se trouvait soulagé du passé. L’immersion de la marmite sacrée, par égard aux génies protecteurs de l’eau, le séjour dans l’élément liquide, le décryptage du message révélant de quoi seront faits les douze mois à venir, les réjouissances populaires dans l’esprit de carnaval - déviances comprises - pour célébrer le début d’une nouvelle période constituait les autres articulations -

Tel était le Ngondo originel. Celui qui fut interdit en 1912 par les Allemands, au plus fort de la contestation foncière de Bonanjo, fallut éteindre pour anesthésier et subjuguer l’âme d’un peuple rebelle en mettant en berne son génie créateur.

Un Ngondo sans souverains ni sujets au sens européen du terme, les chefferies lignagères impliquant que tout le monde fût plus ou moins proches parents, oncles, tantes, frères, cousins ou cousines du chef. Un Ngondo fondé sur la conscience de disposer d’un patrimoine commun, c’est-à-dire, d’un legs ancestral.

A la tête de cette institution encore auréolée de la plénitude de ses prérogatives, Ndoumb’a Loba (King Bonny Bell) s’illustra tout particulièrement, prononçant et faisant exécuter sur - le - champ, conformément à la coutume, une sentence de mort contre Eyoum’ Ebellé, le chef Deido qui voulut, jusqu’au bout, soustraire un neveu à la loi du talion en vigueur parmi les peuples duala. Dépouillé de ses pouvoirs judiciaires et adaptant son rituel au nouveau contexte social de l’indigénat qui tolère sa résurgenée en 1949, à condition qu’il ne suscite d’autres vagues que celles d’un carnaval populaire, le Ngondo, tel un phœnix, renaissait de ses cendres le 19 juin 1949. Encore la mystique était-elle présente, le rite régulier et accompli par des dignitaires disposant des pouvoirs nécessaires et de l’autorité requise. Benjamin du chef Ndoumb’a Loba, le chef Théodore Lobe Bell le présida, tout d’abord, avant de passer la main au chef Ernest Betote Dika Akwa qui en confisqua les rênes et l’illustra jusqu’à sa mort en 1976.

Puis ce fut une nouvelle éclipse une décennie plus tard, en 1978 sous la présidence du chef Ekwalla Essaka Deido, suite à une tentative avortée d’OPA du parti unique impulsée par François Sengat Kuo qui ne fut pas sans dommages ; suivie en 1991 par une nouvelle renaissance sous la présidence du chef Conrad Mbody. Mais, se profanant et perdant en intensité authentique, le Ngondo du début du 3e millénaire gagne en expansion et ambitionne de s’étendre à toutes les sensibilités de l’aire géographique Sawa qui va de Campo à Bakassi, puis de Douala à Mamfé, en passant par Nkongsamba et Santchou.

Considérée comme un ensemble plus ou moins vaste de façons de s’exprimer, de penser, de vivre et, en corollaire, des langages, de croyances et des institutions, la culture est au cœur du Ngondo. Cet ensemble de faits, matériels et immatériels, permet de définir la culture arabe, tout comme elle permet de distinguer la culture négro-africaine, la culture américaine ou la culture française. La culture sawa, comme toute culture, est marquée par la diversité : diversité des classes d’âge, des générations, des populations, des régions. Toute culture comporte aussi des contradictions auxquelles n’échappe pas la culture sawa : conflits des traditions et des utopies, tensions des croyances et des techniques, opposition des idéologies. Une culture est une réalité mouvante, parfois déchirée, à l’image de l’homme qu’elle habite et non un cadavre momifié à l’épreuve du temps. Dans un second temps, la culture désigne l’accomplissement intellectuel et spirituel d’une personne, d’une société ou d’un groupe de sociétés ; l’accès à la prise de conscience de soi et du monde, sa faculté créatrice. On parlera, alors, d’une personne ou d’une société cultivée. Dès lors, la culture, en tant que vie de l’esprit, fruit des efforts individuels, finit par constituer l’ensemble des conquêtes intellectuelles et spirituelles qu’une communauté déterminée considère comme un patrimoine. Ainsi reflétant, témoignant de toutes les dimensions de la vie de l’homme et de toutes ses relations avec son milieu, la culture réfère, tout à la fois, au présent et au passé, à la vie concrète quotidienne comme au ressort profond de l’être. C’est pourquoi l’on ne saurait parler de culture sans parler de travail, de l’apprentissage, de la santé, de l’habitat, du loisir, aussi bien que de l’éducation, de l’art, de recherche, de la créativité et de la diffusion des connaissances, des modes et des genres de vie. Telle était la conception qui sous-tendait le Ngondo et qui donnait sa pleine signification à son projet culturel. Tel est l’héritage qu’à travers les âges, il lègue aux peuples sawa : une culture de la vie non sclérosée, synonyme de la culture vivante.

Patrimoine culturel, le Ngondo est aussi un legs traditionnel. A la fois réceptacle de doctrines plus ou moins embryonnaires, de légendes et de coutumes transmises pendant un long espace de temps, de façons d’agir et de penser transmises de génération en génération, l’assemblée traditionnelle du peuple sawa est aussi, et, surtout, originellement, un ensemble de croyances fondées sur l’enseignement courant et les institutions communautaires. A cet égard, elle est, stricto sensu, une religion, de religare c’est-à-dire, relier, fait de se lier à Dieu, obligation prise envers la divinité, lien ou scrupule religieux. C’est une sorte d’œcuménisme qui intègre les croyances, tout en garantissant à chacun (e) l’aisance dans la différence. La tradition ici n’est pas synonyme de narcissisme qui conduit à un excès d’assurance. Ni de charlatanisme qui corrompt et défigure ce qui doit être respecté. Ni même, encore, d’immobilisme ; une tradition figée campant sur des certitudes surannées et erronées. La tradition, ce ne sont ni ces simagrées qui prétendent voler à son secours de la tradition en la folklorisant, en donnant une image dérisoire. C’est une tradition dynamique qui intègre tout ce qui est conforme à la dynamique des sociétés modernes. Une tradition ennemie de l’acculturation qui est la forme la plus pernicieuse des guerres que l’on puisse mener contre un peuple, autant que du conformisme béat, ennemi des pots- pourris d’éléments hâtivement captés ça et là, qui ne sont pas le fruit de l’éclectisme, encore moins du synchrétisme qui suppose une élaboration à partir d’éléments épars, mais au contraire, une tradition de progrès et d’adaptation. Une tradition de résistance, aussi ; et même de rupture, susceptible de construire un Ngondo animé d’une puissante dynamique sociale, parce que porteuse d’avenir, parce que toujours plus juste, toujours plus sociale, immergée dans le possibilisme, à lintersection de plusieurs courants de pensée, et qui, usant de passerelles idoines, et offrant un cadre de référence solide, sait décrypter les matériaux symboliques qui lui sont proposés, évitant toute capillarité et toute osmose avec des mondes interlopes. Enfin, une tradition de discernement qui ne sacrifie pas la proie pour l’ombre, la réalité pour l’apparence. Et qui ne focalise pas sur le pagne, le bonnet ou le foulard noué, soit autour des reins, soit autour du cou, ou les deux à la fois. Mais qui baigne, s’épanouit et plonge profondément ses racines dans l’univers mythique des récits de Jéki la Nyamb’a Inono.

Sans dynamique de groupe, sans réelle perspective, c’est-à-dire sans projet culturel débarrassé de tous les miasmes et l’inepties distillées depuis d’interminables décennies par des baudruches sociales de tout poil, des charlatans de tous acabits, et des opportunistes en mal de positionnement, legs culturel et traditionnel du Ngondo ne sera qu’un des legs croupion, un ersatz précédé, accompagné ou suivi de frivolités festives au gré des événements marquant la vie politico-administrative du pays sur laquelle, hélas ! Le Ngondo n’a plus la moindre emprise. Suffoquant de ses divisions, de ses luttes intestines, de la démobilisation quand ce ne serait pas, surtout, de la défiance de ses enfants qui pourraient le sortir de l’impasse pour de nouvelles conquêtes, trouver des messages innovants, entreprendre l’élaboration des référants communs, bref, s’irriguer d’une force de vie, le Ngondo dont hérite le chef Madiba - le bien nommé quand on connaît l’importance de l’élément eau pour les Sawa - au-delà des retrouvailles périodiques dispose des atouts nécessaires pour redevenir un symbole de ressourcement, d’enrichissement et de nouvelles convivialités pour tous ses enfants. Emerger du dédale des contradictions endogènes et exogènes ne relève pas de la quadrature du cercle ; mais bien de la conscience que l’homme partout et sous tous les climats, se trouve invariablement au centre du processus d’évolution de la civilisation dont le développement n’est qu’une manifestation. Tiraillé par une cascade de dysfonctionnements, le Ngondo doit réactiver ses réflexes immunitaires, s’engager dans une spirale de redynamisation, planter le décor d’une nouvelle dynamique, procéder à une claire identification de ses objectifs, base de toute expansion et déterminer une stratégie pour les atteindre. Car, il ne suffit plus seulement de distraire, mais de dire les choses essentielles, de concevoir et de mettre en œuvre des stratégies opérationnelles pour les faire passer du stade de l’idée de projet à celui de la parfaite réalisation.


Sam Ekoka Ewande
Publié le 06-12-2006

Souligné par PeupleSawa.com
 

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