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06.10.2006

Hommage à EBOA LOTIN, poète, artiste et journaliste 

HOMMAGE A UN POETE BANTOU

L’actualité peut être faite de nombreux événements tragiques, qui surviennent dans la vie des hommes, sans que ceux-ci s’y attendent vraiment. Souvent même les catastrophes naturelles, comme celles qui plongent dans le désarroi des centaines de familles afro-américaines dans la New Orleans, comme ce fut le cas pour Katrina, dressent une liste de maux et de méfaits des politiques, qui font frissonner toute l’humanité. Puis, soudain, face à ces morts spectaculaires, les claviers des machines font crépiter des salves de phrases qui expriment la désolation, qui enrage - dans la contestation de ce réel insupportable, comme si ces moments de paroxysme tragiques, devaient concentrer en une folie tribunitienne - la rage de vivre, le refus de subir, et l’espoir de vivre autrement. Alors, en un flux de mots, dans une grammaire de la colère que rien ne peut éluder, les politiques et les gouvernants en place sont accusés, dénoncés et vilipendés, et puis, quelques semaines après, une autre catastrophe vient couvrir l’ancienne, sans que l’encre de l’autre folie ait à peine séché les larmes. Alors, recommence un nouveau cycle accusateur, expurgeant des mots toute forme d’analyse. L’actualité, racontée par les chroniqueurs du quotidien, devient alors une antienne de tous les jours, comme une répétition implacable des faits, sans que rien, ni personne, ne puisse perturber l’ordre des choses. Obéissant ainsi à une conception rigide de la destinée, prescrite et prévisible, elle ne s’attend plus à cette imprévisibilité des hommes qui, rebelles, refusent de se plier aux injonctions du temps.

Et pourtant, les sociétés humaines sont un mouvement. Souvent automatique, mais aussi incandescent. Elles sont agies de l’invention récurrente, de ceux qui font l’actualité. D’acteurs qui refusent le fatalisme, le déterminisme et l’irréversibilité. Comme cet hommage à Eboa Lotin. Initiative d’une actualité brûlante, qui fait appel à un devoir et qui est l’inspiration d’un autre artiste, Tom Yoms’, qui se sent lui-même investi d’une mission. Pourquoi en faire le sujet de cette analyse hebdomadaire ? Si ce n’est pour dire que l’actualité c’est aussi ces mises en mouvement du quotidien, initiées par des hommes et des femmes qui résistent. Et refusent la thèse d’un destin fatal ! Qui posent des actes et résistent. Afin que nul n’oublie ! Le journaliste, cet historien du quotidien, a alors fort à faire. A recoller les morceaux hybrides d’une information débridée, contingentée par son immédiateté et dont le sens souvent échappe à l’historicité des faits. C’est la raison pour laquelle on peut s’étonner d’un hommage à un poète bantou, comme prétexte de ces Regards hebdomadaires et s’interroger : où est l’actualité ? Eboa Lotin, ce poète bantou, est mort le 6 octbre 1997. Il y a huit ans. Et pourtant, même absentes, ses chansons, restent un témoignage du patrimoine camerounais. Même en chanté en duala, “Martine”, son égérie, reste un hymne à l’amour que d’aucun comprenne. Pourquoi ?

“Tu m’as marqué. Tu m’as appris à devenir artiste, sans que tu le saches… Eboa Lotin ”… C’est ainsi que Belka Tobie, dans son style baroque, souligne combien fut importante pour lui, l’œuvre d’Eboa Lotin. Et par ces mots simples, il montre comment une mélodie, l’harmonisation des voix, et l’agencement d’un titre peuvent façonner, à leur tour, toute une vie d’artiste !

C’est que Eboa Lotin, était ce que le siècle des Lumières désigna, comme un “ esprit ”. La définition d’un tel concept n’est pas simple. Mais l’ambiguïté de son sens traduit son évanescence : c’est-à-dire à la fois quelque chose d’insaisissable en même temps que parfaitement tangible. Comme si l’intelligence humaine, en fabriquant des mots, des phrases et toute une grammaire, pouvait permettre à l’artiste d’y ajouter ce grain de sel créatif, qui marque son inspiration.

Et inspiré, Eboa Lotin l’était : lorsqu’il va faire voyager ses notes aux extrémités du sarcasme et que son rire, tonitruant, va effacer, en un seul temps, la mélancolie de ses lamentations. Il saura, lui, le critique sans concession d’une société camerounaise des années 70, qui s’en va déjà à veau-l’eau, comment répercuter sur les arpèges de sa guitare, la frénésie qui s’empare des jeunes, lorsqu’ils ont oublié que la vie n’est rien d’autre que ce que l’on en fait. Mais aussi, évanescente soit-elle, elle-même mérite que l’on prenne le temps de la construire, pas à pas, pierre après pierre. Cependant, loin de penser qu’il fallait s’attacher aux choses matérielles, il n’aura de cesse que de traquer chez les femmes, surtout, cet attachement, presque schizophrénique, aux espèces sonnantes et trébuchantes. Il va inventer, pour chaque situation décrite dans chacun de ses titres, les néologismes qu’il faut, usant avec maestria de la langue duala, jouant avec les sonorités de cette langue bantou, traquant le mot, juste jusqu’à la manie, sans jamais renoncer à rester un virtuose des effets stylistiques. C’était un poète. Et, il est mort le poète. Et si la “poésie est la conversation de la musique ”, il lissait chaque rime, swinguait sur chaque rythme, jouant de sa guitare comme d’une mandoline ou même d’une harpe, faisant tomber la note, juste au moment même où le mot risquait de s’éparpiller en une polysémie qui finira par faire éclater de rires ceux qui se surprendront à le comprendre. Il ira de chansons en chansons, raconter la fantastique épopée d’une civilisation qui se perd, sans avoir la moindre rampe à laquelle s’accrocher. Et si ses mélodies ont fini par faire école, c’est qu’il y avait en chacune d’elle, quelque chose qui ressemble aux sons que l’on entend quand on se penche par-dessus la balustrade du pont du Wouri, et que les clapotis des vagues ramènent vers vous l’odyssée multiple des peuples qui traversèrent en pirogue l’immense fleuve. Il avait des éclats de rire qui résisteront un siècle de temps.

Il savait ciseler chaque tempo, de manière à ce que les romantiques puissent se serrer tendrement joue contre joue, sur l’air de “ Bulu ” et mélanger leurs sentiments, sans trop avoir peur de se faire voir. Il dira combien de femmes l’ont déçu. Mais, à chaque fois, comme s’il croyait à la vie, plus qu’à toute autre chose, il ramenait dans l’amour pour son pays, sa générosité, écorchée par une affaire sentimentale. Mais, ses mots étaient des contes. A chaque début d’une de ses chansons, on aurait pu scander : “ il était une fois ”. Et comme Démocrite, il savait que “ la conscience a été donnée à l’homme pour transformer la tragédie de la vie en une comédie”. Il savait que le rire ne s’arrête pas aux seules frontières de la décence et du bon goût. Que la transgression fait partie de ses possibilités, et franchisant ces limites, lui l’humoriste triste, affirmait sa liberté, parfois jusqu’au scandale.

On le disait irascible, intraitable autant que généreux. Exactement, cette tension, qu’il faut à un homme pour pousser l’humour aux confins de l’inconscient. Il jouait donc avec les mots pour traquer les peines et les émois des hommes, dénoncer la mesquinerie, creuser le sillon de la débilité humaine, jusqu’à ce qu’il parte, après des larmes, en un vaste éclat de rire. Il lui fallait rire ! Défaire les repères habituels, enchevêtrer joliment des mots savants aux excentricités du langage. Prendre une scène de la vie commune ou une femme particulièrement ronde, rendre un hommage à ces débordements en osant les décrire pour ce qu’ils sont. Puis revenir en une chute silencieuse pour pleurer la fin d’une époque. Etait-il un pervers croyant, ou tout simplement un homme d’esprit, qui savait parfaitement ce que sont les hommes et l’inanité de leur vanité ? Il y avait cette évanescence dans la structure de ses textes. La puissance d’une pensée moralisatrice au service du plus grand nombre. Il était misogyne. Mais pas griot !

Il avait la gouaille moqueuse et le respect impertinent. Lui rendre hommage, c’est continuer l’œuvre qu’il a commencée en chantant un peu ce que nous sommes nous-mêmes, pinçant les cordes de sa guitare en de multiples arpèges, descendant du mi au sol, en esquissant un geste comme dans un accord diminué.

C’est cette atmosphère qui donnera à ses mélodies ce souffle universel. Creusées dans l’argile des civilisations nègres. C’est cet homme là, ce poète bantou, qui savait manier avec dextérité ces langues à tons, issues du kikongo, que sont le duala et le lingala, qui savaient remplir d’images et métaphores toutes ses peines et ses critiques, qui savaient dire en une allitération, le choc qu’il recevait lorsqu’il découvrait sa déception, transformer le rire en larmes et, vice- versa, c’est à cet homme-là, qu’il faut rendre hommage. Comme un devoir de mémoire.

C’était un homme de lettres. Tant les mots de ses textes vibrent comme des morceaux d’ontologie : sens et sons. Notes et mots. Phrases et rythmes. Sa syntaxe, allant à la conquête d’une grammaire musicale, qui ajouta au makossa, son style mélancolique, faisant trembler les reins, par une simple succession d’arpèges. C’est ce poète là, qui a marqué Belka Tobie. Et bien d’autres. Tom Yom’s lui rend hommage, en une filiation qui ne fait pas de doute. C’était un esprit. Avant d’être un homme.


Suzanne kala Lobé

Publié le 25-09-2005

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Hommage à EBOA LOTIN, poète, artiste et journaliste

“Papa était un père de famille ordinaire avec en plus cette exigence perfectionniste. Il n’aimait pas le travail approximatif. Ces conseils en tant que chef de famille allaient tous dans ce sens. ” Samuel, Cathy, Henri et les autres enfants de Eboa Lotin, le poète, musicien, mélodiste et artiste qui nous a quittés il y a huit ans évoquent le souvenir de leur père comme s’il était toujours parmi eux. Un artiste à qui Tom Yom’s rend un vibrant hommage, pour la deuxième fois depuis sa mort, le 6 octobre 1997. Dans cette optique, une série de manifestations sont organisées à Douala, ville d’où l’artiste pas toujours compris était originaire. Le point d’orgue des animations se situe les 7, 11 et 14 octobre. Avec deux spectacles complets les 7 et 14 octobre, Cinéma Le Wouri à Douala et Cinéma Abbia à Yaoundé, puis un symposium le 11 octobre au Centre culturel français de Yaoundé. Des manifestations qui seront précédées par plusieurs jours et semaines de communication intense, dans les différents supports médiatiques camerounais et étrangers, autour de la vie et l’œuvre du fils au pasteur Lotin’a Samè.

Sortir le poète de l’oubli

Il est l’un des rares auteurs compositeurs et artistes à avoir été régulièrement invité en Afrique et dans le monde pour des productions à la fois pour le grand public et les chefs d’Etat. De Bokassa 1er de Centrafrique en 1969 à Omar Bongo du Gabon, lors du deuxième anniversaire de la Rénovation en passant par Marien Ngouabi du Congo Brazzaville pour la naissance du Parti congolais du travail (Pct), sans oublier le président El Hadj Amadou Ahidjo de qui il a toujours reçu le soutien moral et matériel, Emmanuel Eboa Lotin très populaire au Congo Kinshasa (ex-Zaïre) et pas seulement parce qu’il chantait en Lingala, l’était tout autant au Bénin, en Côte d’Ivoire ou en Europe. Après sa première composition “ Mulema Mwam ” en 1962 qui lui vaut le premier prix Vicks, il débarque à Paris cinq ans plus tard en 1967 où il signe des contrats avec Philips et Satel. Sa trente troisième année de carrière, en 1994, coïncide avec la sortie de son double album Cd laser qui regroupe plusieurs de ses titres les plus écoutés à travers le monde.

L’artisan sculpteur et artiste ne sait pas alors que, comme Jésus-Christ dont il faisait sans cesse allusion dans ses oeuvres, de manière parabolique, il venait de passer l’une des plus belles années de sa vie. Il tirera sa révérence trois ans après, le 6 octobre 1997. Mais ses textes et sa musique restent d’une incroyable actualité. Rien d’étonnant dès lors que Tom Yom’s, que beaucoup considère comme le fils spirituel de Eboa Lotin, veuille le sortir de l’oubli : “ C’est un devoir de mémoire. Il n’est pas concevable qu’un artiste camerounais de la trempe d’Eboa Lotin dont les textes et la musique sont aussi purs, aussi profonds que la profondeur d’un océan, tombe peu à peu dans l’oubli. Ça participe du devoir de mémoire. ”

Par Jean-Célestin EDJANGUE
Le 15-09-2005
 

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